Crise du lait en Europe, conséquences en Afrique ?

10-Apr-2018

Depuis plusieurs années, l’Europe fait face à de régulières crises du lait, situation accentuée par la suppression des quotas laitiers. Dès novembre 2015, le ministre allemand de l’agriculture évoquait l’idée pour sortir de la crise du lait d’augmenter les ventes de produits laitiers allemands sur le marché mondial, notamment à destination de l’Afrique.

Beaucoup d’ONG s’étaient montrées critiques de cette décision, visant à transformer l’Afrique en « marché-poubelle » pour reprendre l’expression virulente de certains. Le risque est en effet de créer de véritables distorsions de marché, nuisant au développement des pays africains dont les filières ne sont pas suffisamment compétitives face à l’industrie européenne. De plus, la politique agricole commune (PAC), souvent dénoncée comme une forme de dumping par les pays tiers, peut avoir des dommages collatéraux sur les pays en développement.

Avec la fin des quotas laitiers et le surplus de la production européenne, le marché du lait fait face à une grande volatilité des prix. Résultat, le lait européen inonde l’Afrique sous la forme de poudre de lait, à des prix défiant toute concurrence. Selon une étude conjointe SOS Faim et Oxfam, les exportations de lait écrémé à destination de l’Afrique de l’Ouest ont été multiplié par trois depuis 2009. Entre 1996 et 2013, les importations ouest-africaines de lait sont passés de de 0,6 à 2,1 millions de tonnes équivalent lait.

Compte tenu de la croissance actuelle de la population en Afrique de l’Ouest, la production locale, même si elle est en augmentation, n’est pas suffisante pour répondre à la demande. C’est donc un savant équilibre entre importations européennes et développement local de la production laitière qu’il faut trouver. Comme l’explique Dani Rodrik, professeur d’économie à Harvard, c’est une forme de « protectionnisme intelligent » qu’il faut mettre en place. La plupart des acteurs locaux, dans les filières agricoles ou industrielles, ont des capacités limitées et un écosystème de production fragile (fournisseurs d’intrants, acteurs logistiques, moyens de financements…). C’est pourquoi certaines mesures de protection et d’accompagnement sont nécessaires, pour le lait comme pour d’autres filières. 

De l’autre côté de la Méditerranée, l’Union européenne doit adopter une approche globale et structurée de sa politique avec l’Afrique. Trop souvent, l’UE sépare les champs diplomatiques, économiques, sécuritaires et culturelles. Or, on ne peut pas vouloir lutter contre les migrations, vouloir favoriser le développement des pays africains et ne peut pas prendre en compte la fragilité de certaines filières locales face à la concurrence des produits européens. Pour un partenariat gagnant-gagnant entre l’Afrique et l’UE, la coopération commerciale doit s’allier d’une analyse de son impact sur le développement local. Sans cela, nous ne pourrons espérer faire de l’ensemble euro-africain un axe de prospérité commune.